Capitale : Minsk
Population : 10 M hab.
Superficie : 207 600 km²
En Biélorussie, les entrepreneurs privés sont soumis à un harcèlement permanent du régime de Loukachenko. Pourtant, dans la région frontalière de Hrodna, la population a appris à vivre sans compter sur l’État. Les trafics sont légion avec la Pologne voisine : les denrées de base coûtent moins cher dans l’Union européenne qu’en Biélorussie.
La carte de visite d’Aleksandr Vasiliev porte fièrement sa qualité : « ancien prisonnier politique, détenu du 7 septembre 2004 au 7 juillet 2005 ». Russe d’origine, ancien officier de l’Armée rouge basé en Allemagne, Aleksandr Vasiliev s’est installé un peu par hasard en 1990 à Hrodna, dans l’ouest de la Biélorussie.
Dès 1991, il se lance dans l’aventure des affaires et du commerce privé. « J’ai fait de l’import-export, racheté des titres d’entreprises, ensuite je me suis surtout occupé de vendre des meubles en direction de la Russie. Ensuite, j’ai vendu des produits thaïlandais en Pologne. D’abord, j’avais une entreprise, puis le simple statut d’entrepreneur libre, avec une licence. Cependant, depuis 1996, les tracasseries du pouvoir n’ont pas cessé de rendre les affaires plus difficiles », explique-t-il.
« Tous les entrepreneurs privés, les commerçants du marché, les chauffeurs de taxi, sont considérés comme des ennemis par le pouvoir. Loukachenko a réussi à faire des opposants de tous les entrepreneurs. Le régime essaie d’établir un nouveau communisme modernisé, sans parti, sans programme et sans idéologie. Toute initiative privée lui est insupportable. »
Le 1er mai 2004, l’Association des entrepreneurs privés organise une manifestation à Hrodna, parallèlement aux célébrations officielles de la Fête du Travail. 5000 à 6000 entrepreneurs de l’ouest du pays se rassemblent en exigeant la démission de Loukachenko. « La police était venue arrêter notre dirigeant Valeri Levonievski à son domicile dès 9 heures du matin, alors que le rassemblement était convoqué pour 10H30 ». Levonievski et Vasiliev ont été accusés de chercher à « déstabiliser la situation politique à Hrodna ».
Les deux hommes ont été entendus dès le 7 mai, assignés à résidence et obligés de se présenter chaque jour aux bureaux du KGB. Le 7 septembre, ils ont été condamnés à deux années de prison en colonie pénitentiaire. Vasiliev a bénéficié d’une mesure d’amnistie, mais Levonievski est toujours en prison.
« J’ai passé deux mois à la prison de Hrodna. Nous étions près de 40 détenus dans une cellule de 35 mètres carrés. Ensuite, j’ai été envoyé dans la colonie pénitentiaire d’Orsha, près de la frontière russe. On m’obligeait à travailler aux besognes les plus dures, sous la menace du cachot, alors que beaucoup de détenus ne travaillent pas. Le régime des politiques est le plus sévère. Il y a près de 35O0 détenus à Orsha, beaucoup souffrent de la tuberculose. J’ai rencontré un Français d’origine arabe, qui avait aussi essayé de faire des affaires en Biélorussie, et un professeur du Nicaragua installé dans notre pays et qui avait eu la mauvaise idée de parler publiquement de sa vision économique de la Biélorussie »...
Au total, la Biélorussie compte près de 45000 détenus, un des plus fort taux d’incarcération en Europe. Les entrepreneurs privés sont souvent arrêtés pour des « délits économiques », qui se limitent souvent à des détournements de quelques dizaines d’euros... Économiquement, le régime ne compte que sur la poignée de grandes entreprises qui assurent les rentrées de devises nécessaires au pays, et les entrepreneurs, tous soupçonnés de sympathie pour l’opposition, sont massivement criminalisés.
Pourtant, explique une journaliste de Hrodna, la population a appris à vivre hors de la sphère étatique et sans compter sur l’État, particulièrement dans cette région frontalière avec la Pologne et la Lituanie.
« Tous les jours, explique-t-elle, les trains qui partent vers Bialystok, en Pologne, sont remplis de petits contrebandiers. En 40 minutes, on est en Pologne. Les douaniers sont payés par les chefs du trafic et ferment les yeux. Les Biélorusses vendent essentiellement de l’alcool et des cigarettes, avec des gains possibles de l’ordre de 3 dollars pour une cartouche ou une bouteille de vodka. Dans l’autre sens, ils achètent toute sorte de produits, notamment alimentaires, car tout est moins cher en Pologne que chez nous ».
Paradoxe du « modèle social » biélorusse vanté par le régime, les prix de la nourriture et des produits de base deviennent inaccessibles pour la population. Le taux artificiellement maintenu du rouble biélorusse favorise également une inflation qui dévalorise les salaires. En conséquences, la destination la plus prisée des habitants de Hrodna n’est autre que l’hypermarché Auchamp de Bialystok !
Le régime n’a pas d’autre choix que de tolérer ces petits trafics qui assurent la survie de milliers de personnes, mais il continue de voir de dangereux opposants dans les entrepreneurs qui veulent prendre une licence et mener des affaires normales. Surtout s’il leur prend l’idée de s’organiser en association...